« Parler en langues » ou anarchie charismatique ?

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« La glossolalie (du grec ancien γλῶσσα / glỗssa, « langue » et λαλέω / laléô, « bavarder ») est le fait de parler ou de prier à haute voix dans une langue ayant l’aspect d’une langue étrangère, inconnue de la personne qui parle, ou dans une suite de syllabes incompréhensibles. Elle se distingue de la xénoglossie ou xénolalie qui est le fait de parler, sans l’avoir apprise, une langue existante. Des phénomènes de glossolalie ont été rapportés entre autres dans le christianisme, le chamanisme et le spiritisme » (Cf Wikipedia : Google).
A partir de cette définition, nous comprenons que le fait de parler en langue existe dans plusieurs confessions, religions ou traditions. Dans les cultes traditionnels africains, nous trouvons des initiés qui parlent parler en langues mystérieuses. Dans les sectes ésotériques, dans la recherche de la perfection, les adeptes cherchent à parler selon leur doctrine la langue d’Eden, c’est à dire la langue d’Adam et Eve qui est la langue cachée par Dieu, le langage des anges, le langage secret qui ouvrirait les portes de connaissances des mystères du monde invisible. Nous découvrons donc que ce que nous appelons communément « parler en langue » est complexe et doit être bien suivi et compris.

Que dit la Bible ?

Dans les études théologiques, il faut situer ce fait dans la question de la diversité des ministères découlant de la diversité des dons provenant d’un même Esprit. Dans le Nouveau Testament, le récit de la Pentecôte relate le plus grand évènement dans lequel de manière précise et concrète l’on fait allusion au fait de parler en langues mais surtout son origine et son sens.
« Lorsque ceux-ci entendirent la voix qui retentissait, ils se rassemblèrent en foule. Ils étaient en pleine confusion parce que chacun d’eux entendait dans son propre dialecte ceux qui parlaient. Dans la stupéfaction et l’émerveillement, ils disaient : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans son propre dialecte, sa langue maternelle ? » (Act 2,6-8).
Dans ce texte, Luc ne parle pas d’une langue mystérieuse, étrangère parler par les apôtres. Ils parlent leur langue habituelle c’est à dire l’Araméen mais tous ceux qui sont venus les écouter, les entendent dans leur propre langue à eux (Act 2,1-13). Nous sommes en face d’une traduction miraculeuse d’où l’interrogation : « Ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Comment se fait-il que chacun de nous les entende dans sa propre dialecte, sa langue maternelle ? ». Exemple : je vais chez les Gouroussis et en parlant mon Abidji, ils me comprennent. Dans le récit de la Pentecôte, le miracle vient de Dieu et a une une portée missionnaire et évangélisatrice.
« Quand je parlerais la langue des hommes et des anges… » (1 Cor. 13.1)
Il faut noter que cette affirmation de Paul n’est pas précise. De quelle langue parle Paul ? Les éminents théologiens et biblistes ne sont pas précis sur la langue des anges. Dans la Bible, il n’est pas question d’une langue des anges. Chaque fois que les anges s’expriment, ils utilisent le langage humain c’est le cas de Gabriel, Raphaël (Es. 6.3, Dan. 8.16, Ap. 4.8, Ap. 14.15, Ap. 16.1;). Cependant, venant d’un grand comme Paul on les biblistes restent prudents. D’autres parlent du sens figuré. Mais il faut situer la question du parler en langue dans la communauté de Corinthe dans un contexte. Il faut préciser que cette communauté créée par Paul a été fondée sur la théologie paulinienne centrée sur les charismes. Paul a développé la dimension charismatique.
Cependant, la mauvaise compréhension des charismes a créé du désordre dans la communauté de Corinthe. C’est pourquoi Paul avec un ton sévère a décidé de mettre de l’ordre. Il a exigé que le « Parler en langue » soit discerné et interprété parce qu’il y avait du cafouillage et un syncrétisme. Il ne faut pas oublier que dans les religions grecques il existait des prêtresses qui balbutiaient des paroles mystérieuses attribuées à des divinités. Donc beaucoup de Corinthiens ont importé des pratiques païennes chez les chrétiens. C’est pourquoi Paul insiste sur le discernement de la glossolalie.
De même, certains chrétiens voulaient atteindre un état angélique. Ceux qui s’appuient souvent sur les écrits pauliniens pour défendre les déviations charismatiques, doivent savoir que le même Paul qui parle de diversité de charismes, parle de l’ordre, du discernement de l’Église et de l’unique Esprit et du danger de la quête forcée des signes mystérieux. C’est pourquoi il ne faut pas lire seulement 1 Co12 mais il faut lire toute la lettre de Paul aux Corinthiens pour comprendre la question des charismes chez Paul surtout les chapitres 11,12;13;14. Et lire aussi toutes les lettres de Paul.

Que retenir ?

« Les langues sont un signe non pour les croyants, mais pour les incrédules » (1Co 14,22) : Cette parole de Paul rejoint l’objectif de la glossolalie dans le récit de la Pentecôte qui vise l’évangélisation des païens qui ne comprenaient pas la dialecte des apôtres. C’est à dire, l’Esprit Saint dans sa souveraine liberté peut faire le miracle de la glossolalie pour la conversion des incrédules.
«N’empêchez pas qu’on parle en langues, mais que tout se fasse convenablement et avec l’ordre » (1 Co 14,40). Saint Paul est prudent ici puisqu’on ne peut pas empêcher l’Esprit Saint d’agir. L’Esprit souffle là où il veut et quand il veut. Mais Paul demande que tout se fasse dans l’ordre, le discernement de l’Église qui est cette autorité qui discerne au nom de l’Esprit.
A partir de la Bible, nous retenons qu’il n’existe pas une langue propre aux anges qui sont des êtres célestes, spirituels.
Malheureusement aujourd’hui dans les groupes de prière dans nos Églises d’Afrique, tout le monde veut parler en langues mystérieuses. On invente des vocabulaires qu’on attribue aux anges. On tombe dans la recherche du mystérieux condamnée par Paul dans la communauté de Corinthe. On a même inventé un langage mystérieux « Chibabaaaaaa chippopooooooooooo » devenu l’alphabet du « parler en langues ».
Nos assemblées de prières deviennent une sorte de cacophonie corinthienne qui actualisent cette interrogation de Paul : « Si par exemple, l’Église est tout entière rassemblée et que tous parlent en langues, les simples auditeurs ou non-croyants qui entreront ne vous croiront-ils pas fous ? » 1 Co 14,22).

Aujourd’hui avec les spiritualités venant de partout, la menace des groupes ésotériques, l’influence des cultes traditionnels, « le parler en langue » devient un espace anarchique dans lequel les esprits malins peuvent dompter et désorienter les chrétiens. Aujourd’hui, au sein des groupes et communautés catholiques africaines, on refuse le discernement puisque chacun est sûr de sa révélation, donc l’élément qui accompagne le parler en langues est remis en cause, du coup tout est permis. Aujourd’hui puisque le parler en langue est une stratégie pour attirer des clients et donneurs de dîmes, on invente les charismes, on fait des montages de discernement et des interprétations des langues. C’est pourquoi on évite de suivre les indications de l’Église.
Il faut faire attention à ce phénomène de parler en langues qui est devenu un espace où les devins, les féticheurs modernes et autres gourous se déguisent pour instaurer leurs venins sataniques.


P. Marius Hervé Djadji
Prêtre du diocèse de Yopougon
Docteur en théologie dogmatique

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